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La phobie et les paniques aujourd'hui

Le discours commun isole depuis fort longtemps la phobie comme peur irraisonnée, sans objet, mais c’est Sigmund Freud qui en fait le pilier d’une névrose à part, la névrose phobique, encore appelée hystérie d’angoisse. Si les phobies sont fréquentes chez l’enfant, elles n’évoluent pas toutes vers la constitution d’une névrose spécifique mais constituent plutôt une plaque tournante (1) qui peut déboucher sur l’une ou l’autre des deux névroses, hystérique ou obsessionnelle, comme réaliser la jonction avec la structure de la perversion (2).

La phobie a retenu tout particulièrement l’intérêt de Jacques Lacan, tout au long de son enseignement, parce qu’elle concerne la dynamique de l’inscription fondamentale de l’être du sujet dans le réseau des signifiants de l’Autre et sa conséquence en termes de perte.

Ainsi, à l’heure où nous sommes tous connectés à des réseaux multiples, nous passons notre temps à donner des mots de passe, soit des signifiants qui ne veulent rien dire, mais qui sont essentiels pour se faire reconnaître. La phobie est un signifiant de cet ordre : le sujet le reconnaît entre mille, il sait que ça le concerne, mais il est incapable d’articuler les raisons qui justifieraient qu’il le craigne. Le signifiant phobique, comme mot de passe à usage intime, signale les difficultés d’un sujet pour loger son être face au désir de l’Autre sans se laisser embarquer dans sa jouissance. La phobie utilise toutes les ressources du langage propres à cerner d’un nom ce qui ne peut se dire et qui de ce fait, pourrait menacer tout le système de la représentation signifiante.
Dans le monde omnivoyeur dans lequel nous vivons aujourd’hui, dans ce monde hyperconnecté qui nous confronte au réel plus souvent que nous le voudrions, ce qui fait peur, c’est ce qui menace cette belle construction du monde civilisé que nous nous sommes fabriquée. Le danger vient alors de toute altérité, et l’on se presse à qualifier de phobie l’angoisse qu’elle suscite : de la classique agoraphobie, en passant par la xénophobie commune, et si aujourd’hui on parle d’islamophobie, demain ce sera d’autre chose encore. On verra que là n’est pas le propos final de la psychanalyse, pour laquelle le danger n’est pas l’autre qui me menace, mais cet autre que je ne reconnais pas que je suis.

Et en effet, si l’on entreprend une psychanalyse, c’est essentiellement par peur de ce que l’on a pu inopinément découvrir de soi-même : quelque chose d’inexplicable que l’on voudrait cerner par des mots et des raisons. En cela, se comprend que le discours analytique soit un recours pour celui qui cherche une solution à l’inconfort de la prévention phobique pour affronter son angoisse.
La panique, quant à elle, est à situer en amont de la phobie. Freud a toujours considéré que l’attaque de panique précède le symptôme, et notamment le déclenchement d’une véritable phobie. En avant-poste, le signal phobique avertit le sujet et lui évite ainsi de revivre l’état de panique.

Suivant les auteurs de son époque, Gustave Lebon et Williams Mac Dougall notamment, Freud a relié la panique à un effet de foule. La panique naît de la foule, et Freud a souligné le fait que la panique désorganise la foule.

Mais la panique peut aussi se concevoir au niveau individuel, comme la sensation de désorganisation des repères qui font l’individu. Si on la retrouve alors, dans sa forme la plus nette et la plus pure, au point de déclenchement du phénomène élémentaire qui annonce la psychose, son apparition chez le névrosé est plus fugace, car le symptôme vient à la rescousse pour parer à la désagrégation.

Tout au long de l’année 2015-2016, les enseignants du Collège de Clinique Psychanalytique du Sud-Ouest invitent les participants à une élaboration théorique de ces questions, à une analyse des pratiques cliniques qu’elles concernent, et se proposent de témoigner de l’abord que la psychanalyse réserve à la phobie et aux paniques qui hantent le monde d’aujourd’hui.

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un autre à l’Autre, Paris, Seuil, 2006, p. 307.
  2. Ibid.

Références bibliographiques

FREUD Sigmund
Études sur l’hystérie (1895), Paris, PUF, 1956, Ch. I.
« Obsessions et phobies – Leur mécanisme psychique et leur étiologie » (1895), Névrose psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.
« Analyse d'une phobie d'un petit garçon de cinq ans (Le Petit Hans), Cinq psychanalyses (1909), Paris, PUF, 1954.
« Le retour infantile du totémisme », Totem et tabou (1913), Paris, PBP, 1965.
« Psychologie des foules et analyse du moi », Deux foules artificielles : l’église et l’armée, Essais de psychanalyse (1921), Paris, PBP, 1981.
Inhibition, symptôme et angoisse (1926), Paris, PUF, 1968, Ch. 7.
Malaise dans la civilisation (1930), Paris, PUF, 1971.
LACAN Jacques, Ecrits et Autres écrits
« L’instance de la lettre dans l’inconscient », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 519.
« D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 547 et 564.
« La direction de la cure », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 610.
« Télévision », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 528.
« Note sur l’enfant », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001.
LACAN Jacques, Le Séminaire 
Livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, leçons 1 à 5, puis 12 à 24.
Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, leçons 9 et 10.
Livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière, 2013, leçons 23 à 25.
Livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, leçons 25 et 27.
Livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, leçons 1 et 2, puis 13, 14 et 24.
Livre XIV, La logique du fantasme, 66/67, inédit, leçon 24.
Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, leçons 19 et 20.
Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, leçons 1, 6, 7, 8, et 13.
Livre XXI, Les non-dupes errent, 73/74, inédit, leçon 3.
Livre XXII, RSI, 74/75, inédit, leçon 2.
LACAN Jacques, Autres références
« Entretien de Jacques Lacan avec Emilia Granzotto », inédit, 21 nov. 1974.
« La Troisième », Conférence au 7e Congrès de l’École freudienne de Paris à Rome, Lettres de l’École freudienne, n°16, Paris, 1975, pp. 177-203.
« Le symptôme », Conférence à Genève du 4 octobre 1975, dans Le Bloc-notes de la psychanalyse, 1985, n° 5, p. 5-23.
« Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet n° 6/7, 1975, pp. 32-37.
Autres auteurs et références
Ferenczi S., Un petit homme coq, Suivi de Les enfants qui ont la phobie des animaux de Sigmund Freud, Paris, Payot, 2012.
Schnurmann A., Le cas de Sandy, Les documents de la bibliothèque de la cause freudienne, n°5. pp. 9-31.
Deutsch H., Psychanalyse des névroses (1932), Collectif édition de l’Association freudienne, Paris, Payot, 1970, Ch. « Névrose phobique ».
Lebovici R., « Perversion sexuelle transitoire au cours d’un traitement psychanalytique » (L’homme au Flytox), Bulletin d’activités de l’association des psychanalystes de Belgique, n° 25, 1956.
Coll. « Aux limites du savoir : les phobies de l’enfant », À l’école de l’enfant dans la psychanalyse, Série de la Découvert Freudienne, Toulouse, PUM, 1993.
Soler C. L’époque des traumatismes, Roma, Biblink editori, 2005. 
Soler C. « Perspectives politiques », Lacan, l’inconscient réinventé, Paris, PUF, 2010. 
Bernard D., « Honte de vivre et malaise dans la civilisation », Lacan et la honte, Paris, …In Progress, édition du champ lacanien, 2011.
« Les traumatismes : causes et suites », Actes des journées de décembre 2004, EPFCL-France.
« Psychanalyse et religion », Champ lacanien, Revue de psychanalyse Nº8/mars 2010, EPFCL-France.